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Le linteau en 2012

Le fameux alexandrin dû au franc-maçon Jacques Delille (dit “le Virgile français” pour sa propension monomaniaque de traduire tout Virgile, ce qui devint l’œuvre de sa vie), et qui vous accueille à l’entrée de l’Ossuaire des Catacombes est, comme chacun sait, ou devrait savoir : « Arrête ! C’est ici l’empire de la mort ».
Cet extrait du Livre VI de l’Énéide est l’une des 9 sentences de Virgile, l’un des auteurs  les plus représentés dans l’Ossuaire. L’Énéide est une œuvre majeure de l’antiquité avec l’Illiade et l’Odyssée d’Homère (qui est, elle aussi, présente dans les Catacombes).

Mais Delille n’est pas, loin de là, le seul traducteur de cette œuvre ; voici le texte original et une autre de ses multiples traductions en ligne ici.
En présentant quelques-unes de ces traductions, nous allons voir l’apport majeur que fit “l’abbé Delille” au monument funéraire voulu par Héricart.
Rappelons que Jacques Delille a mis trente années à traduire en alexandrins L’Énéide de Virgile, publié en 1804.
Le vers qui accueille les visiteurs au seuil de l’ossuaire est une interprétation poétique, de beaucoup plus intéressante et remarquable que la simple traduction littérale qui pourrait être : « C’est ici le séjour des ombres, d’un sommeil sans réveil et d’une nuit éternelle ».

En effet, dans le Livre VI, vers 388-390, lorsque le nocher du Styx voit Énée s’approcher, il déclame :
Quisquis es, armatus qui nostru ad flumina tendis,
fare age, quid venias, iam istinc, et comprime gressum.
Umbrarum hic locus est, somni noctisque soporae.
« Qui que tu sois, homme en armes qui te diriges vers nos fleuves,
allons, de là où tu es, dis-moi pourquoi tu viens, et arrête-toi.
Ici c’est le domaine des ombres, du sommeil et de la nuit qui endort » selon une traduction davantage littérale.

Alors que les vers du livre VI de L’Énéide, vus par le prisme lyrique de Jacques Delille, deviennent :
Le nocher, qui du Styx fendait alors les flots,
De loin le voit marcher vers la rive odieuse,
Et traverser du bois l’ombre silencieuse.
À l’aspect du guerrier, de son casque brillant,
Le terrible nocher, de colère bouillant,
Gourmande le héros, et de loin le menace :
« Qui que tu sois, dit-il, que veux-tu ? Quelle audace
Te présente à mes yeux contre l’ordre du sort ?
Arrête : c’est ici l’empire de la mort ;
Nul n’y paraît vivant ; et de mon indulgence
Je me rappelle trop la triste expérience ;
Je me rappelle trop ce couple suborneur
Qui du lit de Pluton voulut souiller l’honneur. »

A peu près à la même époque que Delille, René Binet, proviseur du lycée Bonaparte propose chez Le Normant en 1808, la phrase suivante : « Qui que tu sois qui oses venir tout armé sur ces bords, dis ce que tu cherches, et n’avance pas. C’est ici le séjour des Ombres, du Sommeil et de la Nuit.
Quelques années plus tard, l’homme de lettre Jean-Nicolas-Marie Deguerle traduit ce vers par « Recule, ou frémis d’approcher. C’est ici le séjour des Ombres, l’empire du Sommeil et de la Nuit éternelle » dans une édition posthume de Delalain en 1825.

La traduction de Jean-Nicolas-Marie Deguerle

Alors que André Bellessort, dans une traduction parue en 1965 (mais antérieure à 1942, date de son décès), entremêle différemment les termes « Qui que tu sois qui sous tes armes te diriges vers notre fleuve, arrête et, de la place où tu es, dis-moi ce qui t’amène. C’est ici le séjour des Ombres, du Sommeil et de la Nuit endormeuse ».

Les traductions récentes sont très similaires pour la partie principale.

Celle de Jacques Perret (Folio, 1991)  donne « Qui que tu sois, qui viens en arme vers nos fleuves, dis-moi, je te prie, ce qui t’amène, oui, réponds de là-bas et arrête ta marche. C’est ici le séjour des ombres, du sommeil et de la nuit endormeuse ». Notons que Jacques Perret, comme Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet quelques années plus tard (voir ci-dessous) n’a pas fait mettre de capitales au début des mots. Ce qui, à notre sens, diminue la force de l’interpellation.

Tandis que la traduction de Maurice Rat pour Flammarion en 1993 contient quelques variantes : « Qui que tu sois, qui te diriges, armé, vers notre fleuve, dis-moi ce qui t’amène, et réponds d’où tu es, sans aller plus avant. C’est ici le séjour des Ombres, du Sommeil et la Nuit assoupissante ».

Dans leur traduction réalisée entre 1998 et 2001, Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet innovent en remplaçant « séjour » par « royaume » : «Qui que tu sois, homme en armes qui te diriges vers nos fleuves, allons, de là où tu es, dis-moi pourquoi tu viens, et arrête-toi. Ici, c’est le royaume des ombres, du sommeil et de la nuit qui endort ».

Enfin la traduction de Maurice Lefaure (revue par Sylvie Laigneau) éditée au Livre de Poche en 2004 : « Qui que tu sois, qui viens armé sur nos bords, dis quel dessein t’amène ; et réponds sans aller plus avant. C’est ici le séjour des Ombres, du Sommeil et de la Nuit endormeuse ».

Comme nous pouvons le constater, aucun des traducteurs n’a pu donner autant d’impact, autant de gravité que Delille. Avec lui, le vers devient une véritable imprécation. La principale explication vient sans doute des contraintes littéraires que s’était données Jacques Delille (et ce bien avant l’Oulipo…) : traduire l’Énéide en alexandrins et en rimes. Ce choix l’a obligé à user d’un vocabulaire particulièrement précis, à une véritable concision qui donne une intensité qu’aucun autre traducteur n’a su rendre (et le choix d’Héricart de remplacer les “:” par “!” renforce encore l’effet d’intimidation).
La contrepartie étant que Delille a plus fait œuvre d’interprétation que de traduction et que son travail n’est pas des plus fidèles…

Énée et Sybille essayant de convaincre, avec succès, Charon, de Giuseppe Maria Crespi (vers 1695-1697), © Kunsthistorisches Museum Vienna

Mais si ce vers, vu par plusieurs millions de visiteurs des Catacombes de Paris, est dorénavant très connu, qui saurait nommer les protagonistes de ce passage ? Qui saurait rappeler l’intrigue ?
L’Énéide relate l’histoire d’Énée après la guerre de Troie, ses voyages et sa fondation du royaume de Lavinium en Italie.
Dans le livre VI, Énée est emmené par la Sybille aux Enfers et se retrouve devant le Styx (la rivière qui sépare le monde des vivants de celui des morts). C’est Charron (le « nocher », c’est-à-dire le passeur qui conduit l’embarcation pour passer d’une rive à l’autre) qui interpelle ainsi Énée et donc, aujourd’hui, les visiteurs de l’Ossuaire.
Héricart a fait un choix particulièrement intelligent en plaçant ce vers au tout début du parcours de 1815 (c’est le deuxième après une inscription du vicaire Jean-Pierre Hézette). Il prend alors une forte valeur symbolique puisqu’il indique aux visiteurs l’arrivée dans le royaume des morts (l’ossuaire), tout comme Énée arrivait aux Enfers.

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