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Après avoir découvert différentes traductions du vers de Virgile, voici plusieurs variantes erronées relevées dans des œuvres de fiction, dans des témoignages ou dans des traductions vers une autre langue que le français. Ces interprétations dépendent du souvenir des personnes qui rapportent ce qu’elles pensent avoir lu, de la nécessité d’adapter le vers ou d’une méconnaissance des traducteurs.
Ces versions se trouvent aussi bien dans des romans ou des bandes dessinées que dans des articles de journaux, ou lorsque un traducteur, qui ne pense pas qu’il existe une véritable plaque gravée qu’il lui suffirait de recopier, va lui-même donner une nouvelle interprétation.

Dans le roman scout Pas de chewing-gum pour Pataugas, de Mik Fondal (édition Alsatia, Paris, 1956, collection Signe de Piste) le chapitre numéro 9 s’intitule tout simplement « L’Empire de la Mort ». On y lit : « Cinq minutes plus tard l’Ingénieur levait sa lampe et éclairait un portail lugubre fait d’obélisques blancs sur fond noir [1], peints directement sur la pierre, et d’un fronton aussi inesthétique portant une inscription terrifiante : Visiteur, arrête ! C’est ici l’Empire de la Mort ». Il convient donc dans le cas présent d’oublier le mot « visiteur » nullement écrit, encore moins gravé, pour n’en garder que l’alexandrin dû à Jacques Delille. Si cet ajout a le mérite d’interpeller les personnes qui parcourent l’Ossuaire, elle dénature le propos de Charon à Énée…

Plus récemment, la couverture Les compagnons de l’ombre de Jean-Pierre Kerloc’h (collection Verte aventure, Hachette, 1990) nous propose un savant mélange entre une plaque de type cippe (utilisée à quatre reprises pour les morts de la période révolutionnaire) et l’inscription du linteau.

L’illustration de Laurence Quentin mélange astucieusement plusieurs éléments symboliques de l’ossuaire

De même dans la bande dessinée, Les Loups écarlates (tome 11 de la Patrouille des Castors, œuvre de Jean-Michel Charlier et Mitacq paru en 1964 aux éditions Dupuis), cet avertissement est devenu « Attention ! Danger de mort ! Au-delà de cette porte s’ouvrent les Catacombes ».

La vision de Mitacq avec un appareillage de petits moellons un peu surprenant sous le linteau

Et pour le tournage télévisuel du 17e épisode de la première saison de la série canadienne Sydney Fox, l’aventurière, un linteau fut reconstitué avec l’inscription : « Ici commence le royaume des morts ». Comme si le réalisateur ou le décorateur avait voulu revenir à une traduction plus littérale… Ce tournage eut lieu dans les carrières sous le fort militaire d’Ivry-sur-Seine (dévolu à l’Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense) où eurent lieu nombre de tournages TV et cinéma jusqu’au début des années 2000… dont le fameux Trou de Jacques Becker, d’après le roman souvenir de José Giovanni.

La production a fait réaliser de nombreux squelettes pour cet épisode, mais le texte de l’inscription n’est pas gravé…

Tandis qu’en 1988, dans Le Sang d’immortalité, roman vampiresque écrit par Barbara Hambly, (traduit par Isabelle Glasberg aux éditions Pocket en 1994), ce linteau a été retraduit de son interprétation anglaise pour la version française, alors qu’il aurait tout simplement suffit d’y aller voir !
C’est donc une tout autre version, nouvelle également, qui nous en est donnée dans le chapitre XII (les Catacombes sont également évoquées dans le chapitre XIII), chacun(e) voulant imprimer sa patte au détriment du travail de toute une vie de l’abbé Delille. Par pur hasard (?) la maxime conserve néanmoins son caractère d’alexandrin « Halte, vous entrez dans le royaume des morts ».
Bon, comme dans ce roman nous ne sommes plus à une incohérence près, on y apprend que cet ossuaire a été édifié dans des mines de gypse (maintenant on sait d’où pourraient venir certaines informations erronées !), et que les officiels en charge des catacombes sont très compétents car… « ils ont le plan des galeries » !

Et tout dernièrement, dans Paris Goddess (« Le Bal des Huissiers »), pièce de théâtre de George Edward Gore, auteur originaire de Winnipeg (dans le Manitoba, une des provinces canadiennes revendiquant le français comme langue officielle) la traduction anglaise Stop it’s the Empire of the Dead devient de même : « Arrête, c’est l’empire de la mort ». On voit qu’il ne manque pas grand chose pour tomber juste !

Maintenant, à votre tour ! Nous attendons avec impatience le fruit de vos lectures et de vos trouvailles, de manière à enrichir notre répertoire des interprétations de la phrase la plus emblématique de l’Ossuaire des Catacombes de Paris.


[1] décor franc-maçonnique s’il en est ! Voir à ce sujet, par exemple, le Guide du Paris maçonnique de Raphaél Aurillac, aux éditions Dervy.

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