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Homme de lettre et homme politique, Pierre-Antoine Lebrun est l’auteur du premier poème connu consacré aux Catacombes de Paris.
Né à Paris le 29 décembre 1785, orphelin à 8 ans, il est élevé à Provins par son grand-père maternel. Il montre très tôt des facilités pour la poésie, ce qui lui permet d’intégrer le Prytanée français (actuel lycée Louis-le-Grand).
En 1805, son poème Ode à la grande armée est remarqué par l’empereur qui lui fait alors attribuer une pension de 1200 francs.
Il écrit plusieurs pièces de théâtre, dont Marie-Stuart en 1820 – une œuvre pré-romantique –, et de nombreuses poésies sous l’empire et pendant la Restauration. C’est d’ailleurs à son retour de Grèce, en 1821, qu’il publie son Ode sur la mort de Napoléon (ce qui entraîne la suppression de sa pension…).
Il entre à l’Académie française en 1828 et est directeur de l’Imprimerie Royale (devenue Imprimerie National) de 1831 jusqu’à la révolution de 1848. Parallèlement, il poursuit une carrière d’homme politique jusqu’à devenir sénateur en 1853.
Il décède en 1873 et est enterré à Provins comme il le désirait.
Le portrait ci-dessus provient de la Réunion des Musées Nationaux et a été réalisé par Pierre Petit (photographie) et Auguste Charles Lemoine (lithographie).

Dans quelle condition a-t-il écrit Les Catacombes de Paris ? Dans le registre des Catacombes, un dénommé “A. Lebrun” a écrit “C’est Paris retourné”. Est-ce Pierre Lebrun qui aurait utilisé son deuxième prénom ?
La seule certitude que nous ayons est qu’il exprime de nombreux thèmes chères à Héricart de Thury et au romantisme, dont ceux-ci, très représentatifs : la brièveté de la vie (strophes 10 à 12 et inscriptions 13G, 123D, 129C, etc.), l’égalité devant la mort quelque soit son origine sociale (voir les strophes 14 et 15 et les inscriptions 27G, 45G, 87D, 130G, etc.).

Ci-contre le premier volume des œuvres complètes dans l’édition de 1864

Poésies

Poésies premières, XXVIII.
Les Catacombes de Paris
1812
Avide d’admirer les nouvelles merveilles
Dont le bruit en Europe a frappé ses oreilles,
De toutes parts accourt l’étranger vers Paris;
Et venu du Danube, ou du Tibre ou de l’Èbre,
Sur chaque lieu célèbre
Il porte un œil surpris.

Il va, tout ébloui des splendeurs qu’il découvre,
Des palais aux jardins, du Panthéon au Louvre,
Du musée au théâtre; et de vingt monuments
L’enceinte, au culte, aux arts, au savoir destinée,
Remplit chaque journée
De beaux enseignements.

Entre les monuments dont Paris se décore,
Je sais, je sais un lieu plus éloquent encore,
Qui, sous la place même où distraits nous passons,
Appelant l’étranger curieux de connaître,
Lui réserve peut-être
Ses plus hautes leçons.

Descendez, parcourez ces longues galeries,
Qui sous le Luxembourg et vers les Tuileries
S’étendent, et des morts montrent de toutes parts,
En long ordre, aux parois, les reliques dressées.
Et des fronts sans pensées,
Et des yeux sans regards.

Une rare clarté, tombant par intervalle,
De la voûte répand sa lueur sépulcrale,
Et rend visible aux yeux une éternelle nuit;
Et d’instant en instant la goutte d’eau qui tombe
De cette immense tombe
Est seule tout le bruit.

Dos habitants muets des souterraines rues
Les familles, dans l’ombre incessamment accrues,
Comme nous s’agitaient sous les rayons du jour,
Et ceux qui sous le ciel s’agitent à cette heure
Dans la même demeure
Prendront place à leur tour.

J’ai vu passer un char entouré de puissance,
De soldats, de drapeaux ; autour, un peuple immense
Acclamait un héros, des combats revenu ;
Tout à coup, à ces cris, du peuple solitaire
Qui se tait sous la terre
Je me suis souvenu.

Si l’on vient sur ces bords pour voir et pour apprendre,
Quelle leçon plus haute à qui saura l’entendre,
Que l’aspect saisissant de la double cité,
De ce peuple brillant et de ce peuple sombre,
Dans la lumière ou l’ombre
L’un sur l’autre porté !

Si voisins ! si parents ! si pareils l’un à l’autre !
Mais tel aveuglement en ce monde est le nôtre,
Qu’on nous voit à leur sort vivre comme étrangers.
A peine si j’en crois moi-même à mes paroles,
Tant nous sommes frivoles,
Oublieux et légers !

La jeunesse, qui passe et rit, pleine de joie,
Ne se figure pas que jamais elle voie
Cesser le doux voyage et le chemin finir.
Cette mort dont on parle, elle n’y croit qu’à peine,
Ou l’aperçoit lointaine
Dans un vague avenir.

Tel dont l’âge déjà vers le terme s’avance
Garde de s’arrêter la secrète espérance,
Et voit encor pour lui de longs étés mûrir ;
Et même le vieillard, qui n’a qu’un jour à vivre,
Du printemps qui doit suivre
Voit les feuilles s’ouvrir.

Et cependant nos ans dans les songes s’écoulent,
Et le peuple circule et les carrosses roulent,
Et l’on danse, et la nuit recommence le jour,
Et dans les beaux jardins à deux on se promène,
Et sous la nuit sereine
On se parle d’amour.

Hélas ! où sont ici la beauté, la jeunesse,
Des jours de soie et d’or le luxe et la mollesse,
La musique enivrante et les bals séducteurs,
Et le sein palpitant sous les doux cachemires,
Et les charmants sourires
Qui troublaient tant les cœurs!

Les voilà. J’ai cherché sous la voûte glacée
Le riche qui, rempli de sa propre pensée,
Dans un hôtel bien chaud se pavanait si vain,
Et celui qui, l’hiver, à sa porte immobile,
Lui tendait sa sébile
Et demandait du pain.

Les voilà, les voilà. Tous sont jetés ensemble.
L’orgueil les séparait et la mort les rassemble.
Aveugle, elle confond dans son triste chaos
Le faible, le puissant, le serviteur, le maitre,
Et sans les reconnaître
Elle mêle leurs os.

Nous-mêmes saurions-nous, en ce confus mélange,
Lorsqu’à la fin du temps les trompettes de l’ange
Viendront nous rappeler du suprême sommeil,
Reconnaître les os que la mort doit nous rendre,
Et qu’il nous faut reprendre
Le jour du grand réveil?

Spectacle redoutable ensemble et salutaire !
D’ici, que sont les biens et les rangs de la terre?
Lorsqu’on remonte au jour, du Paris souterrain,
Gloire, richesse, honneurs, que suit la foule avide,
Comme tout paraît vide !
Comme tout paraît vain !

Tout ce qui doit finir est de peu de durée.
La gloire ! Ah ! la plus belle et la plus assurée
Est-elle plus pour nous, dans le dernier séjour,
Que tous ces autres biens dont l’amour nous enivre.
Et qui n’y peuvent suivre
Leur possesseur d’un jour?

Ces travaux qui, pour elle, ont fatigué mes veilles,
A quoi bon, si jamais du monde à mes oreilles
Ne doit venir ici le sourd bourdonnement?
Si, s’arrêtant au seuil de la sombre demeure,
Pour nous ce bruit d’une heure
Cesse éternellement ?

Que nous faut-il ? un toit, la santé, la famille,
Quelques amis, l’hiver, autour d’un feu qui brille,
Un esprit sain, un cœur de bienveillant conseil,
Et quelque livre, aux champs, qu’on lit loin du grand nombre,
Assis, la tête à l’ombre,
Et les pieds au soleil.

Que ce soit là mon sort ! Coulons sans autre envie
Ces rapides moments qu’on appelle la vie;
Et ne remplissons pas de désirs superflus
Le temps, qui fuit, hélas ! sans laisser plus de trace
Que cet oiseau qui passe
Et qu’on ne verra plus.

Seulement, s’il se peut, dans notre court passage,
Faisons un peu de bien, c’est là le seul ouvrage
Dont l’homme puisse vivre et mourir satisfait.
Quel qu’ait été son sort, après la dernière heure,
Rien pour lui ne demeure
Que le bien qu’il a fait.

Sources
Larousse, Dictionnaire du XIXe siècle, Pierre-Antoine Lebrun
Les amis du Patrimoine Napoléonien, Les Civils
Bibilothèque Mazarine, Vie de Lebrun
Le Cabinet des curiosités, des étrangetés et des singularités, Nicolas Cirier, l’apprentif administrateur

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