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Cette vignette typographique marque la fin du poème dans l’édition de 1832. Elle rappelle celle du cimetière du Montparnasse et celle, disparue, du cimetière de Saint-Sulpice.

Nous terminons la publication des premiers poèmes consacrées aux Catacombes de Paris avec Les Catacombes de Paris de Nestor de Lamarque.
De son nom complet Nestor, comte de Lamarque de Lagarrigue, cet homme de lettre, ardent royaliste, n’est pas passé dans la postérité (nous n’avons d’ailleurs pas réussi à trouver sa date de naissance) : ses contemporains et les critiques du XIXe siècle considèrent son œuvre comme médiocre et manquant d’inspiration.

Il commence son activité littéraire vers 1810 en publiant élégies, épîtres, poèmes, ouvrages, etc., dont plusieurs seront consacrés à la famille royale sous la Restauration (comme son Ode à Charles X).
Il obtint à plusieurs reprises des prix littéraires (comme le Souci d’argent) aux Jeux Floraux de Toulouse, plus ancien prix littéraire français.
Il sera rédacteur au Courrier de l’Isère (1832-1834) puis deviendra secrétaire de l’Académie de Pau (à partir du 22 septembre 1835) jusqu’à sa mort, le 6 janvier 1838.

La première version des Catacombes de Paris date de 1811, comme l’indique les commentaires ajoutés par la suite (voir ci-dessous), mais n’a pas été publié – il faudra pour cela attendre 1824 et la parution du recueil Trois élégies [1] avec une version remaniée.
Nestor de Lamarque y a joint une introduction présentant les Catacombes de Paris et des notes explicatives ((que nous ne reproduisons pas)).
Ses Catacombes de Paris ont obtenu un Souci d’argent aux Jeux Floraux du 3 mai 1824. L’élégie sera rééditée en 1832, avec, là encore, quelques variations (dont la suppression des vers magnifiant trop Louis XVI – la révolution de 1830 est passée par là…).
Nous donnons ici la version définitive de 1832.

Les Catacombes de Paris

I.

J’avais plongé mes pas sous les voûtes célèbres
Où Paris consacra ses dépouilles funèbres,
Où des morts évoqués les rangs silencieux
Peuplent de vains débris un sol religieux:
D’un flambeau précurseur dans ces demeures sombres
Les livides clartés fuyaient au sein des ombres;
Sous la voûte une ligne, abrégeant les détours,
De ce soleil nocturne avait tracé le cours.
Des rochers menaçants la masse suspendue,
Leur informe ruine étonnèrent ma vue;
La nature, lugubre en sa mâle beauté;
Redoublait de ces lieux la morne austérité.
L’eau qui cherche un passage et tombe goutte à goutte,
Seule, éveille l’écho de la profonde voûte;
Et la roche, docile à ces heureux efforts,
D’albâtre lentement a revêtu ses bords.
Tour à tour on admire, en ce dédale immense,
Les vestiges romains, les travaux de la France;
Des mains d’un vétéran, par les arts délassé,
Port-Mahon sur la pierre à nos yeux retracé.

II.

Arrêtons-nous: voilà le seuil des CATACOMBES!
Je veux, cherchant un mot à l’énigme des tombes,
Sonder du Sphinx poudreux la ténébreuse horreur .
— Mes sens seraient surpris d’une froide terreur!
Avançons … que crains-tu? quel péril te menace?
Puisqu’un jour auprès d’eux il doit prendre sa place,
Le mortel doit savoir vivre au milieu des morts.

Assez, Orgueil! assez: misère et faux dehors!
Colosse détrôné, tu n’es plus qu’un fantôme;
La Vérité s’assied sur les débris de l’homme:
Ici tous sont égaux, les rangs sont confondus,
Les titres oubliés, les noms même perdus.
Dans. le gouffre sans fond précipités en foule.
Des mortels à jamais le vain torrent s’écoule,
Sans laisser sur des flots disparus sans retour
Ou la trace d’un siècle, ou la trace d’un jour.

Si j’ose interroger ces arches sépulcrales,
Qu’offrent de plus certain tant d’obscures annales?
— La mort … Mais quoi! son temple, où gisent oubliés
Nos vieux prédécesseurs poussière de nos piés,
Soutient cette Cité par le luxe embellie,
Miroir, triste ou riant, d’erreur et de folie.
Quel contraste, ô Paris! tombe immense!… Dessus,
Se presse, au gré du temps , le flux et le reflux
De la foule qui passe; — et la foule passée
Du sommeil éternel; dessous, dort oppressée.

III.

Ce Paris, orgueilleux de tant de ·monuments,
Dut à ces souterrains ses premiers fondements.
Modeste, et couronné des deux bras de la Seine,
Dominant quelques bourgs dispersés dans la plaine,
Il conquit lentement leurs champs et leurs marais;
Le Louvre s’agrandit, où croissaient des forêts;
Et, poursuivant le cours de ces travaux sublimes,
Notre splendeur s’assit au-dessus des abîmes:
Mais lorsqu’aux flancs creusés de ce profond séjour ,
Nos aïeux empruntaient leurs demeures d’un jour,
Ils ne s’attendaient pas que leur cendre exilée
Viendrait y réclamer un nouveau mausolée.

Tous ces peuples éteints, et par siècle entassés,
Resserraient les vivants dans leurs murs menacés;
La tombe était comblée, et non pas assouvie;
L’air impur de la mort s’exhalait dans la· vie,
La terre ouvrit alors de plus vastes tombeaux.
— Et déjà LA TERREUR, secouant ses flambeaux,
Effrayait nos climats d’une sanglante aurore;
Et l’abîme eut besoin de s’élargir encore.
Tout s’agite à la fois. Les morts et les vivants,
L’un par l’autre pressés, vers les gouffres mouvants
A flots désordonnés se hâtent de se rendre,
Pour s’y précipiter, ou pour y redescendre.

IV.

Voyez autour de vous s’élever ces remparts
D’antiques ossements, de grands restes épars!
Ces membres desséchés s’entassant en colonne,
Et ces crânes hideux dont l’orbe les couronne,
Le pilastre dorique opposant pour support
Aux ruines du temps les débris de la mort,
Et l’onde qui se perd sous la voûte lointaine,
Et de ces pâles feux la lueur incertaine,
Ces emblèmes, ce deuil, ces néfastes autels…,
Tout vous parle du sort des fragiles mortels.

Et cependant, grand Dieu! leur criminelle audace
Hâte l’instant fatal qui de près les menace;
Et des ans fugitifs, qui leur semblaient si courts,
Leurs aveugles fureurs précipitent le cours !
La Mort même eut horreur des offrandes sans nombre
Que la hache jeta dans ce sépulcre sombre,
Quand, ô liberté sainte! un spectre ensanglanté
Vociférait ton nom au monde épouvanté.

Mais le trône s’écroule où l’échafaud s’élève,
Le sceptre des Bourbons est tronqué par le glaive:
Il tombe,il a vécu ce roi, dont les malheurs
Accusent la faiblesse en méritant nos pleurs!
Il fut faible sans doute; et sa main nonchalante
Contint mal les écarts d’une cour insolente:
Mais, s’il ne sut régner, il apprit à souffrir;
Grand, il sut pardonner, et, courageux, mourir!
Dans la tombe; du moins, les vulgaires victimes
Échappaient aux brigands rassasiés de crimes;
Et les restes des rois, traqués par des bourreaux,
Cendre errante, ont subi. des attentats nouveaux.
Il sort de cet autel une voix gémissante :
DEUX SEPTEMBRE!.. .. Lisez : quelle date sanglante !
D’un monument plaintif je détourne les yeux:
Tout m’entretient ici de ces jours odieux.
— De l’homme, en tous les temps, la lâcheté cruelle
Souilla par des forfaits ·la cause la plus belle;
Et la Religion, comme la Liberté,
Par le sang des martyrs vit son règne acheté.

Quelques sbires impurs ne furent point la France :
Oublions tant de maux, et plaignons leur démence;
Tombeaux silencieux, gardez tout souvenir
Qui pourrait des Français attrister l’avenir!
La liberté surgit de nos grandes ruines:
Qu’elle éteigne à jamais les haines intestines!
Et laissons refroidir la lave des volcans,
Sans nous armer encor de ses restes fumants.

Épilogue.

Adieu, ville des morts! abîme des abîmes,
Muet thésauriseur d’enseignements sublimes!
Le monde des vivants à mes yeux n’offrait plus
Que des illusions et des songes confus;
Et, malgré moi, jouet de ces erreurs amères,
J’interrogeais ce ciel témoin de nos misères!
Mais il cacha pour nous, dans le livre du sort,
Les secrets de la vie et tous ceux de la mort.

Oh! que les cris d’en-haut, que le choc d’une armée,
Un trône s’écroulant sur la terre alarmée,
Les révolutions, par qui tout se détruit,
Le char des conquérants, ici, font peu de bruit!
J’aime les profondeurs de ce béant abîme,
Comme d’un roc désert la nuageuse cime.
Ou très-haut, ou très-bas: loin du monde! — Une voix.
Puissante y retentit.— Seul à seul, je conçois
Quelque chose de grand, quelque éternel mystère…
Oui, la route du ciel commence sous la terre.

Ah! venez donc guérir vos blessures d’amour,
Vos soucis, vos regrets, vos chimères d’un jour;
Plaignez l’ingratitude, et méprisez l’envie;
Brisez ces vains hochets qui dépensent la vie!
L’ambition vous berce, et dore un joug de fer:
Ici, son masque tombe, et son vol n’a plus d’air.

Cependant , des mortels nous écrivons l’histoire;
Nous cherchons le bonheur, nous croyons à la gloire;
L’homme s’use en projets dans ses jours inégaux,
Et rêve l’avenir, assis sur des tombeaux!
Fleuve trop resserré dans un étroit rivage,
Il s’irrite, il déborde, il détruit, il ravage,
Et, sans nom , va se perdre avec rapidité
Dans l’immense océan qui n’est point limité.
— Ainsi les nations tour-à- tour effacées,
Les races des humains dans le gouffre entassées,
Les siècles écoulés n’eurent que des instants,
Et dans l’éternité Dieu fait rentrer le temps.

NESTOR DE LAMARQUE.


[1] Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales donne la définition suivante du mot “élégie”, qui s’applique bien à notre sujet : “Poème lyrique de facture libre, écrit dans un style simple qui chante les plaintes et les douleurs de l’homme, les amours contrariés, la séparation, la mort”.

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