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George Sand, de son vrai nom baronne Amantine Aurore Lucile Dupin naît à Paris le 1er juillet 1804 dans une famille d’origine sociale “mixte” : son père est officier, sa mère ouvrière. Après le décès de son père en 1808, elle est en partie élevée par sa grand-mère paternelle qui la fait étudier, via un précepteur dans un premier temps, puis au couvent des Dames Augustines anglaises jusqu’en 1820.
Après le décès de sa grand-mère, elle se marie le 17 septembre 1822 avec François-Casimir Dudevant, saint-cyrien pour avoir une forme d’indépendance. Elle part pour Paris en 1830 et commence, en collaboration d’abord avec Jules Sandeau, puis seule, une carrière d’écrivain et de journaliste.
Elle rencontre un véritable succès à partir de 1832 et écrit plus d’une soixantaine d’œuvres, principalement romanesques et théâtrales, ainsi qu’une imposante correspondance jusqu’à sa mort en 1876. Citons Lélia (1833), La mare au diable (1846), La petite Fadette (1849), Marquis de Villemer (1863), etc.

La première publication de Une visite aux Catacombes date du 13 mai 1837, dans Le Monde, le journal de Félicité Robert de La Mennais qu’il a repris cette même année et que George Sand veut aider. L’article a alors pour titre Visite aux Catacombes, tout comme pour la deuxième édition des Œuvres complètes de George Sand à partir de 1842. Ce n’est que dans la quatrième édition des Œuvres complètes… (à partir de 1852) qu’il devient Une visite aux Catacombes.

Nous ne savons pas à quelle date George Sand a visité les Catacombes. Est-ce peu de temps avant la publication de l’article en 1837 ? Est-ce quelques années avant ? Une certitude : en 1830, le préfet Rambuteau a fait interdire la visite du monument religieux souterrain. Toutefois, plusieurs témoignages indiquent, malheureusement sans plus de précision, que dans la même décennie, quatre visites annuelles furent autorisées. George Sand a-t-elle participé à l’une de ses visites ? A-t-elle obtenu la faveur d’une visite particulière ?


Le “bain de pied des carriers”

Tout ce que nous savons d’après son texte, c’est qu’elle n’a pas seulement visité l’Ossuaire mais aussi le bain de pied des carriers qu’elle semble avoir confondu avec la fontaine de la Samaritaine… Elle écrit :
Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous descendîmes encore plus bas et nous suivîmes la raie noire tracée sur le banc de roc calcaire qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de l’homme dans les détours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues d’étendue souterraine. Au bas d’un bel escalier, taillé régulièrement dans le roc, nous trouvâmes une source limpide incrustée comme un diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette eau, dont le souffle de l’air extérieur n’a jamais ridé la surface, est tellement transparente et immobile, qu’on la prendrait pour un bloc de cristal de roche.
D’autres lignes laissent supposer qu’elle est passée par le cabinet d’ostéologie, qui se situait alors dans le parcours de l’Ossuaire.

Son article, très romantique par son traitement et par son style, avec une certaine emphase, aborde d’ailleurs autant le sujet des carrières que celui des Catacombes, via une envolée lyrique et un parallèle classique : les entrailles de la terre qui ont donné les pierres de la capitale accueillent maintenant les restes des parisiens !
Si elle mentionne les crânes et les ossements, il est plus surprenant qu’elle ne parle ni des inscriptions, ni du mobilier de l’Ossuaire…
Voici son article, publié en 1837.

Une visite aux Catacombes

…Terra parens. [1]

Ce qui nous frappe le plus en visitant les Catacombes, ce fut une source qu’on appelle le Puits de la Samaritaine.

Nous avions erré entre deux longues murailles d’ossements, nous nous étions arrêtés devant des autels d’ossements, nous avions foulé aux pieds de la poussière d’ossements. L’ordre, le silence et le repos de ces lieux solennels ne nous avaient inspiré que des pensées de résignation philosophique. Rien d’affreux, selon moi, dans la face décharnée de l’homme. Ce grand front impassible, ces grands yeux vides, cette couleur sombre aux reflets de marbre, ont quelque chose d’austère et de majestueux qui commande même à la destruction. Il semble que ces têtes inanimées aient retenu quelque chose de la pensée et qu’elles défient la mort d’effacer le sceau divin imprimé sur elles. Une observation qui nous frappa et nous réconcilia beaucoup avec l’humanité, fut de trouver un infiniment petit nombre de crânes disgraciés. La monstruosité des organes de l’instinct ou l’atrophie des protubérances de l’intelligence et de la moralité ne se présentent que chez quelques individus, et des masses imposantes de crânes bien conformés attestent, par des signes sacrés, l’harmonie intellectuelle et morale qui réunit et anima des millions d’hommes.

Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous descendîmes encore plus bas et nous suivîmes la raie noire tracée sur le banc de roc calcaire qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de l’homme dans les détours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues d’étendue souterraine. Au bas d’un bel escalier, taillé régulièrement dans le roc, nous trouvâmes une source limpide incrustée comme un diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette eau, dont le souffle de l’air extérieur n’a jamais ridé la surface, est tellement transparente et immobile, qu’on la prendrait pour un bloc de cristal de roche. Qu’elle est belle, et comme elle semble rêveuse dans son impassible repos ! Triste et douce nymphe assise aux portes de l’Érèbe, vous avez pleuré sur des dépouilles amies ; mais dans le silence de ces lieux glacés, vos larmes se sont répandues dans votre urne de pierre, et maintenant on dirait une large goutte de l’onde du Léthé. Aucun être vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein; le jour ne s’y est jamais reflété, jamais le soleil ne l’a réchauffée d’un regard d’amour, aucun brin d’herbe ne s’est penché sur elle, bercé par une brise voluptueuse: nulle fleur ne l’a couronnée, nulle étoile n’y a réfléchi son image frémissante. Ainsi, votre voix s’est éteinte, et les larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s’y désaltérer ne sont point averties par l’appel d’un murmure tendre et mélancolique. Elles s’embrassent dans les ténèbres, mais sans se reconnaître, car votre miroir ne renvoie aucune parcelle de lumière; et vous aussi, immortelle, vous êtes morte, et votre onde est un spectre.

Larmes de la terre, vous semblez n’être point l’expression de la douleur, mais celle d’une joie terrible, silencieuse, implacable. Cavernes éplorées, retenez-vous donc votre proie avec délices, pour ne la rendre jamais à la chaleur du soleil ? Mais non ! on est frappé d’un autre sentiment en parcourant à la lueur des torches les funèbres galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses matériaux de construction. La ville souterraine a livré ses entrailles au monde des vivants, et, en retour, la cité vivante a donné ses ossements à la terre dont elle est sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant sous les cryptes profondes qu’ils baigneront de leurs sueurs. L’éternel suintement des parois glacées retombe en larmes intarissables sur les débris humains. Cybèle en pleurs presse ses enfants morts sur son sein glacé, tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le fardeau des tours, le vol des chars et le trépignement des armées, les iniquités et les grandeurs de l’homme, le brigand qui se glisse dans l’ombre et le juste qui marche à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable nourrice, elle donne la vie à ceux-ci, le repos à ceux-là; elle alimente et protège, elle livre ses mamelles fécondes à ceux qui s’éveillent, elle ouvre ses flancs pleins d’amour et de pitié à ceux qui s’endorment.

Homme d’un jour, pourquoi tant d’effroi à l’approche du soir ? Enfant poltron, pourquoi tressaillir en pénétrant sous les voûtes du tombeau ? Ne dormiras-tu pas en paix sous l’aisselle de ta mère ? Et ces montagnes d’ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t’asseoir dans l’oubli, suprême asile de la douleur ? si tu n’es que poussière, vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre humaine aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde ! Pleures-tu sur le tronc du vieux chêne abattu dans l’orage, sur le feuillage desséché du jeune palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile ? Non, car tu vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et le pollen du jeune palmier, porté par le même vent de mort qui frappa la tige, donner la semence de vie au calice de l’arbre voisin. Soulève sans horreur ce vieux crâne dont la pesanteur accuse la fatigue d’une longue vie. A quelques pieds au-dessus du sépulcre où ce cadavre d’aïeul est enfoui, de beaux enfants grandissent et folâtrent dans quelque jardin paré des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques années, et cette génération nouvelle viendra se coucher sur les membres affaissés de ses pères. Et pour tous la paix du tombeau sera profonde, et toujours la caverne humide travaillera à la dissolution de ses squelettes. Bouche immense, avide, incessamment occupée à broyer la poussière humaine, à communier pour ainsi dire avec sa propre substance, afin de reconstituer la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de la reproduire à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos, l’harmonie du silence, l’espérance de la désolation. Vie et mort, indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous pour l’homme le désir et l’effroi, la jouissance et l’horreur ? Loi divine, mystère ineffable, quand même tu ne le révélerais que par l’auguste et merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la matière renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait.

George Sand

Sources : Les amis de George Sand


[1]  Quelque chose comme “la terre parente”, ou encore “la terre-mère”

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